Je ne saurais dire exactement pourquoi je l’ai fait. C’était plus un réflexe, mon instinct qui me criait le besoin de poser un geste, ma conscience qui n’en avait plus rien à faire de qui pense quoi. Puisqu’une pensée reste vaine si elle n’est pas transformée en action, je me suis emparé du portefeuille qui traînait dans le magasin, sous les regards absents des clients, sans même penser à le mettre dans ma poche. Je suis sorti et j’ai pris mes jambes à mon cou, dans une direction qui ne m’a même pas laissé le temps de la choisir. C’est elle qui m’a pris, un coup de vent par le bras pour m’entraîner à la course. Je dévalais Wellington, le mohawk dans le vent, avec ses pics qui persistaient à percer le ciel. La ville me mangeait de tous ses coins de rue et ses citoyens diligents me condamnaient déjà du regard. Je dois avouer que je n’avais pas l’air d’un grand héros comme on les aime, mais la sensation était trop bonne pour que je m’arrête. Être fou et spontané, poser un geste qui ne fait pas vraiment de sens était quelque chose que ma petite personne ne s’était pas permis depuis trop longtemps. Je savais bien que je donnais raison à tous ceux qui m’avaient jugé avant même de me connaître, que mon visage, si ce n’est seulement mon style, resterait gravé dans la mémoire de ceux que ma fuite a croisés. Que lorsqu’ils croiseront un autre jeune dans mon genre, les dames presseront leurs sacoches sous leur bras pour protéger trésors, maquillage et identité qui s’entremêlent dans un vrai bordel. Et les hommes se gonfleront le torse pour protéger et servir, pour masquer l’angoisse qui prend parfois forme, même sous les muscles. Je rappelle cette histoire qui dit que les voleurs courent toujours dans la ville.
J’entends crier derrière moi, un homme dans la trentaine me met en garde d’arrêter. Mais mes pauvres poumons de fumeur sont orgueilleux et aiment croire que je suis toujours en forme. Alors je continue ma course absurde pendant que l’homme se lance à ma poursuite comme un chien de garde enragé. Il commence à peine sa course que je sens qu’il me rattrape. Nous attirons de plus en plus de regards, mais je ne lâche pas et, vu la grosseur du gars qui me traque, tout cela tient plus du suicide que de la folie. Je réussis à reprendre ma longueur d’avance en passant sur une lumière rouge, mon poursuivant restant coincé à l’intersection. Et j’aperçois finalement la lumière au bout de mon tunnel. C’est dans un dernier sprint que j’attrape un homme par la veste. Comme je n’ai plus de souffle, je me contente de lui donner son foutu portefeuille qu’il avait oublié sur le comptoir de la librairie.
Il était heureux comme un pape plein de gratitude, j’étais au précipice de la crise cardiaque, mais tout ça n’a pas empêché mon poursuivant de me plaquer le visage contre un mur de brique, d’où nous avons finalement évité de justesse une bataille. Cet épisode nous rappellera peut-être que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être. En tout cas, moi, je me souviens.
Paul Rollin, le presque voleur de la Librairie de Verdun
La course folle
Par Paul Rollin
- Nombre de fois lu : 756
- Coter
- Haut de page
Commentaires
-
- Carol-Ann Gauthier
- - 25 Mars 2010 à 16:54:50
Un texte riche en émotions et réflections du personnage principal. Comme toujours monsieur Rollin réussit à nous faire réfléchir à nos idées préconçues et jugements trop rapides face aux gens différents. Un texte à la fois il nous ouvre les yeux.


